Edipresse compresse

Manif Tour EdipresseDans mon milieu de gauche, il est souvent de bon ton de s’en prendre à la presse que l’on qualifie volontiers de «bourgeoise» et de se lamenter que celle-ci ne relaie pas assez nos actions, nos idées et nos idéaux. À l’autre bout de l’échiquier politique, il est banal et fréquent d’entendre dire que les journalistes sont des gauchistes embusqué.

Il n’empêche que, malgré ses jérémiades, la classe politique est toujours très avide du moindre article dans le plus confidentiel des journaux. Il y a en quelque sorte une relation amour-haine entre les personnels de la politique et celui de la presse.

Cette liaison explosive, qui ne date pas d’hier, n’est cependant pas assez profonde pour mobiliser les troupes politiques dans la défense de celles et ceux qui participent à leur édification publique. C’est sans doute pour cela que je n’ai pas vu l’ombre de la trace du moindre politicien en vue ce midi devant la tour Edipresse à l’occasion de la première manifestation du personnel qui est sur le point de subir une centaine de licenciements. Est-ce à dire que les élus se fichent comme de l’an quarante de leurs alliés de circonstance ? Cela n’est pas exclu et c’est une grossière erreur.

Une boulette magistrale car, en dégraissant massivement, Edipresse Suisse, qui tient à se faire svelte pour séduire son acheteur Tamedia, va finir par nous imposer un journalisme au rabais et à la va-vite, qui ne peut que nuire à la transmission de l’information de quelque nature qu’elle soit, y compris – et peut-être surtout – politique.

Pendant que les inutiles actionnaires s’en mettent plein les poches – 50 millions depuis l’an 2000 pour Edipresse et 500 millions pour Tamedia, les journalistes et les employés des services d’impression et de production trinquent quand bien même le bilan opérationnel de la maison s’élève à 22,5 millions pour 13% de marge.

L’orientation stratégique, mal dissimulée par une baisse conjoncturelle des revenus publicitaires, est simple : faire toujours mieux avec toujours moins pour le plus grand plaisir de ceux qui voient leur argent travailler tout seul. Cette «discipline de vie», qui n’est cependant pas propre à la presse, aura tôt ou tard des conséquences dévastatrices sur la qualité des publications.

Ce jour-là, les éternels pleurnichards qui s’estiment maltraité par des journalistes à la botte du grand capital ou malmené par des gauchistes déguisés n’auront que ce qu’ils méritent pour n’avoir pas soutenu le mouvement de celles et ceux qui veulent simplement faire leur travail dans des conditions acceptables. Si cette attitude peut se comprendre de la part des politiques de droite pour lesquels la quête du profit est la nature première, cela se conçoit beaucoup moins bien pour ceux de gauche qui n’ont que le «développement durable» à la bouche. Ceux qui fustigent les pravdas n’ont encore rien vu.

Quant aux actionnaires qui étranglent à petit feu leur poule aux œufs d’or, je n’ai qu’un seul conseil à leur donner : allez prendre des cours de journalisme et mettez vous au travail vous-mêmes si vous voulez publier autre chose que des prospectus publicitaires.

Pour ma part, je ne souhaite qu’une chose : que les salariés d’Edipresse se battent ensemble, fort et longtemps et qu’ils fassent plier une direction pour qui le contenu du portefeuille des actionnaires est devenu plus important que celui de leurs canards.

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5 Réponses to “Edipresse compresse”

  1. ada amrra Says:

    Bonjour Alain.

    Je crois que si les politiciens ne sont pas allés manifester aujourd’hui c’est parce qu’ils ne voulaient pas passer pour des léches c… autrement dit, comment faire pour apporter son soutien sans que ces personnes ne pensent qu’on le fait de manière hypocrite et justement pour passer dans leurs colonnes? C’est un peu court ce que je dis, mais c’était mon sentiment aujourd’hui…ce qui ne veut pas dire que je/nous n’oeuvrons pas autrement pour cette cause…

  2. Alain Hubler Says:

    Bonjour Ada,

    Il est fort probable que tu aies raison. Je n’avais pas pensé à cet aspect des choses, mais c’est probablement parce que je ne risque pas d’être taxé de récupération vu au niveau auquel j’évolue en politique.

    Cela dit c’est vrai qu’une connaissance active dans le domaine de la presse m’a demandé (gentiment) ce que je faisais là. Je lui ai juste répondu qu’à force de compresser, on finirait par se retrouver avec une vraie pravda et que je n’en n’avais pas envie.

    Tout simplement.

    P.S. Bienvenue sur ce blogue, reviens quand tu veux.🙂

  3. ada marra Says:

    Coucou Alain.

    Merci de ta réponse. Je précise d’ailleurs que je ne t’accusais pas d’être lèche botte. je sais parfaitement que tu ne l’es pas et que tes engagements sont authentiques. Et tu es parmi les politicien-ne-s que j’apprécie le plus. Pour le contenu et la sincérité.
    Voilà. C’est dit!🙂
    je reviendrai

  4. Tamipresse-Liquidation hat begonnen « Journalistenschredder Says:

    […] die böse.  Nicht wirklich erstaunlich, aber die Blognachbarn aus der Romandie sehen das etwas anders. Einen Kommentar schreiben « […]

  5. René Says:

    La question de savoir si les journalistes sont de droite ou de gauche ne devrait pas vous préoccuper à ce point. C’est sympa de venir à une manif de collègues dans la mouise (merci), et c’est vraiment bien que vous vous intéressiez plus à fond au problème. En tant qu’élu vous pouvez vous bougez le derche sans empiéter sur l’indépendance des journalistes (participer à une manif, ça n’est pas une ingérence, à mon avis, juste de la solidarité, ceci pour vous éviter des scrupules).
    Que les éditeurs et leurs actionnaires s’en mettent plein les poches, sûrement. En même temps, ça dépend par rapport à qui…
    En attendant la fin du capitalisme, la publicité en tout ménage déborde des boites aux lettres, ça pollue et ça sert à rien. Les collectivités publiques renoncent à utiliser « leurs » journaux pour les annonces d’emploi, au profit de sites internet débiles que personnes ne regardent et qui permettent juste d’augmenter la distance à laquelle tu peux trouver un boulot. Sites Internet débiles, rentables, et qui appartiennent aux éditeurs les moins scrupuleux. Les villes sont maquées jusqu’à l’os avec ceux qui abandonnent l’information au profit des divertissements télévisuels d’une pauvreté navrante. (enfin, je dis LES villes…). Enfin, je n’ai pas vu l’une de vous (enfin, je dis L’UNE…) monter au créneau parce que la Poste ne livre même plus le journal avant que les lecteurs partent au travail, alors que ses services sont de plus en plus chers.
    Voilà, je crois que vous avez du boulot. Si jamais, pour les manifs, on s’en occupe. Merci.

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