Muséothérapie

Slogan Nuit des musées 2009Vous prenez les musées lausannois, une ou deux agences de « com » et d’événementiel, la Banque cantonale vaudoise, vous mettez le tout dans un shaker, vous agitez vigoureusement pendant plusieurs minutes et vous obtenez un cocktail explosif, un concept branché, follement hype et tendance dont tout l’état d’esprit se résume en un seul slogan :

« Sortez de la crise, entrez dans vos musées »

Formidable, magnifique, extraordinaire ! Après avoir servi à encourager les gens à jeter leurs vielles bagnoles pour en acheter des nouvelles, à voler pas cher avec des compagnies low-cost, à acheter des crèmes anti-rides ou à contracter des assurances, la crise va enfin servir une noble cause : la promotion de la culture et, accessoirement, de la BCV.

C’est beau, non ?

C’est beau, c’est le modèle de communication de la Nuits des musées, mais c’est surtout une vue de l’esprit pleine de symboles à l’image de ceux qui sont véhiculés par la « bourse des valeurs culturelles » ou la « carte de crédit culturel illimité ».

Bourse, valeurs, crédit, illimité … art. Drôle de cocktail.

Un cocktail du deuxième degré, très conceptuel, qui nous promet « le plus grand plan d’enrichissement culturel jamais osé » avec « 100% d’intérêt culturel ».

Super ! Du musée, on va pouvoir s’en mettre plein les mirettes, en bouffer jusqu’à la nausée ou, au moins, jusqu’à s’en faire péter la sous-ventrière. Du musée à donf au moins autant que les transactions des traders fous qui se sont goinfrés de pognon encore et encore.

Le pied, l’extase, le nirvana.

Mais ce n’est pas tout, on aura en plus la joie infinie de se joindre à la procession de ceux qui se taperont une bonne dizaine de musées dans la nuit, on aura la chance de participer à des queues interminables et surtout, on aura le grand plaisir de se reconnaître, entre gens de bon goût, dans la nuit, grâce à la petite bourse et à la petite carte de crédit. Ces signes extérieurs de richesse culturelle qui me laissent un arrière-goût désagréable : la sale impression que les musées deviennent des lieux où l’on va pour se faire voir plutôt que pour voir.

Mais revenons brièvement à la crise et à sa sortie par la « muséothérapie ».

Nul doute que, pour ceux qui ne sortent plus de chez eux, qui dépriment, qui se terrent, largués par la crise, les licenciements, les délocalisations, pour les petits épargnants naïfs, les working poor, les surexploités parce que sous-qualifiés, nul doute, disais-je, qu’elle sera des plus efficaces.

Allez les endommagés collatéraux du capitalisme triomphant, faites comme tout le monde : allez au musée pour sortir de la crise. Vous verrez, ça ira mieux après.

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3 Réponses to “Muséothérapie”

  1. Diane Says:

    C’est vrai, il y a le capitalisme triomphant, le cynisme et la bêtise épaisse des communicateurs, la veulerie des pouvoirs politiques et toute cette sorte de choses. Mais il y a aussi que la classe dominante n’a plus rien à dire sur le plan culturel. Rien. Le désert. Suivez mon regard du côté du futur Musée des Beaux Arts vaudois, qui n’est pour l’heure rien d’autre qu’un produit d’appel, un élément du marketing urbain (c’est écrit officiellement dans les tablettes des « décideurs »). A vomir.

    Il fut un temps où la classe dominante, aristocratie ou bourgeoisie, était odieuse et cruelle, et seule à trancher de ce qu’était « le beau, le bon, le juste, le vrai ». Elle le disait, et s’en vantait. Elle a, pour diffuser sa conception du beau, du juste et du vrai, inventé les musées. Pour y faire venir, quelque part au 19e siècle, les autres, et lui montrer, en situation, de quel bois raffiné elle se chauffait, elle, nom de Dieu!

    Les autres, pauvres ploucs, en même temps qu’ils étaient prêts à apprendre, montraient de quel cul de basse fosse ils étaient sortis: ils prenaient le Pirée pour un homme, buvaient l’eau des rince-doigts de vermeil, dansaient la bourrée en sabots dans les bals villageois et se laissaient aller à parler patois. On les a mis à la redresse, l’école leur a fait sentir leur indignité. Manque de culture, manque de sensibilité, manque de sentiment, incapacité congénitale de reconnaître ce qui élève l’âme de l’homme bien né. Il y avait les cultivés, qui avaient reçu Rembrandt, Mozart et Hugo par la grâce divine, et les autres, qui ne comprendraient jamais rien. Infect.

    Où est passée la bourgeoisie constipée et avare (avare parce que constipée ou l’inverse?) et sûre de son bon droit, qui dictait les règles du bon goût? Elle est dans les conseils d’administration, probablement. De cette époque faste pour elle, elle n’a gardé que la cupidité. Pas la « culture », ou alors seulement pour les rencontres entre happy few, dont nous, pauvres ploucs, ne savons rien.

    Plus personne de la classe dominante n’oserait aujourd’hui dire ce qu’est « le bon, le beau, le juste, le vrai », il risquerait de laisser passer une bonne affaire. De l’époque glorieuse, et parfois cultivée, des classes dominantes, il ne reste que la cupidité. Il ne faut pas, en se montrant normatif, fausser le libre jeu de la concurrence. Combien ça rapporte? C’est quoi le trend ? Qu’est-ce qui est porteur?

    Apparemment, les beaufs de la com’ pour la Ville de Lausanne et la BCV ont décidé que jouer sur la peur de la crise pouvait rapporter des visiteurs dans les musées. Des visiteurs à fidéliser ultérieurement; ça va chauffer dans les boutiques!

    Misérable… Et désolée. Au fond, ça ne me fait pas rire du tout.

  2. Emmanuel Says:

    Les musées lausannois disent tout haut ce que la plupart des responsables de musée européens pensent tout bas, certes de manière assez cynique : tout va mal, pas les moyens de partir, en vacances, en week-end, au restaurant ? Alors visitez vos musées, c’est proche, ce n’est pas cher, et cela vous fera du bien…

    Si c’était si simple… Toutes les études sur les mesures de gratuité démontrent qu’elles ne contribuent qu’à fidéliser un public déjà acquis sans réussir à faire venir ceux qui pour des raisons sociales et culturelles ne les fréquentent pas -encore-.

  3. Vanille Says:

    Bravo Diane, c’est tellement bien dit qu’il n’y a rien à ajouer. Rien.

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