Grève et prise d’otage

Lyon et le cadeauJusqu’au début de ce mois, la fonction publique vaudoise n’avait, dans mon souvenir, jamais connu des périodes de grève s’étendant sur plusieurs jours consécutifs.

Il a suffi de deux jours – oui, deux petits jours – consécutifs de grève dans les gymnases vaudois pour que des commentateurs plutôt mal inspirés se mettent à parler de prise d’otage.

Oui, vous avez bien lu, prise d’otage. Prise d’otage, des mots forts qui ont un sens. Lorsque des morts forts de sens sont utilisés, la moindre des choses est de soigneusement les soupeser avant de les donner en pâture à ceux qui vont en faire leurs choux gras.

Les amateurs de terminologie issue du terrorisme, un mot qui a aussi un sens très fort du point de vue politique et émotionnel, se recrutent essentiellement dans la presse, pas seulement gratuite, et les médias en général.

C’est ainsi que, par exemple, le gratuit 20 minutes titrait mercredi après la première journée de grève du 11 novembre : «C’est une prise d’otage des patients et des élèves.»

Le même jour, avant même le début de la grève, le journaliste de la RSR Jean-Marc Béguin parlait de «Prise d’otages dans les gymnases vaudois», un terme qui reviendra deux fois dans un texte de 25 lignes.

Quant à Philippe Barraud, l’animateur du magazine en ligne soi-disant contre le «néo-conformisme» (?), il publie un billet littéralement bourré de termes issus du vocabulaire terroriste : sabotage, prise d’otage et j’en passe.

Et ce qui devait arriver arriva, 24 Heures a trouvé jeudi un gymnasien qui lâche «Nous sommes pris en otage par les enseignants alors que nous n’avons rien à voir avec le sujet!»

Prise d’otage ?

Est-ce que quelqu’un a vu un seul employé de l’Etat de Vaud – parce qu’il n’y a pas que les profs de gymnase qui grèvent et qui manifestent – poser un revolver sur la tempe d’un usager du service public ? Ou bardé de ceintures d’explosifs ? Ou encore la lame de son couteau posée sur la délicate gorge d’un ou d’une Conseiller ou Conseillère d’Etat ?

Bien évidemment non !

Il ne s’agit pas du tout de cela, tout le monde le sait, mais certains font comme s’ils ne le savaient pas, car les mots ont un sens et les mots qui ont un sens ont des conséquences lorsqu’on les utilise comme des armes de destruction massive*.

Des armes de destruction massive dont l’usage a pour objectif de dynamiter les droits constitutionnels et démocratiques par la stigmatisation, par l’accusation, par la culpabilisation, voire par la diffamation de ceux qui les utilisent.

Des armes de destruction massive qui ont pour but d’effrayer, de démoraliser, de diviser, pour enfin soumettre.

Des armes de destruction massive dont la fin est de casser le droit de grève et l’exercice des droits constitutionnels, par la bande, sans même avoir le courage – ou l’inconscience – de lancer une initiative populaire visant à supprimer l’article 28 de la Constitution fédérale qui traite de la liberté syndicale et du droit de grève.

Des armes de destruction massive qui sont finalement beaucoup plus dangereuses que quelques jours de grève, quelques banderoles et quelques gueulantes au mégaphone.

La grève est un droit, nous avons donc le droit de faire la grève.

À ceux à qui cela ne plaît pas, il reste la liberté de la faire interdire par les voies démocratiques. À moins que vous ne raisonniez comme cet internaute rencontré au hasard d’un blogue qui réagit à l’interdiction du droit de grève par cette formule :

Supprimer le droit de grève ? Ah non, quand même ! Mais au moins qu’ils ne l’utilisent pas.

* J’ai bien conscience que cette expression est également lourdement chargée de sens …

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7 Réponses to “Grève et prise d’otage”

  1. kalvin Says:

    Je souscris entièrement à ton billet. Je trouve simplement que les profs et notamment leurs organisations syndicales n’ont pas bien communiqué sur les problèmes en question. On a tout lu et entendu, avec en cacophonie de fond le Conseil d’Etat drapé en Cassandre.
    L’opinion général est à tort que le prof travaille à plein temps avec 16 périodes par semaine.
    A mon sens il faudrait organiser la journée « profs ouverts » pour montrer ce que c’est vraiment.

  2. Alain Hubler Says:

    Pas bien communiqué, sans doute … Mais pour faire remarquer qu’il n’y a pas que les profs qui se mobilisent, il faudrait disposer d’un organe de presse qui s’intéresse à autre chose que les enseignants.

    Cela dit, c’était la première fois que je voyais l’administration d’une école (prof) en grève et dans la rue !

    Pour la journée « profs ouverts », c’est une bonne idée. Une journaliste s’y est essayée http://www.24heures.ch/vaud/actu/sentiment-voler-etat-2008-11-09
    je te dis pas les commentaires que 24 heures à reçu, ni ceux que j’ai entendu. Du style s’il travaille autant, c’est qu’il est inefficace …

    Mais sur le fond tu as raison.

  3. Pikereplik Says:

    Ah oui… c’est un peu ça :

    – Si un prof travaille pas assez, c’est normal, ce sont tous des flemmards.

    – Si un prof travaille trop, c’est qu’il est inefficace ou incompétent. (même entendu de la part de l’infirmière de mon école, qui devrait pourtant se rendre un peu compte…)

    Comment faut-il expliquer cela ? Jalousie, scolarités mal vécues, fantasmes,… ?

    Bref… Aucune chance de convaincre ce genre de gens : pas la peine d’essayer… C’est fou, parce que finalement ceux qui critiquent si violemment la grève sont justement ceux qui la rendent nécessaire… Quand il n’y a que la mauvaise foi, en face il reste le rapport de force…

  4. Pikereplik Says:

    Par contre, je ne ressent pour ainsi dire jamais ce genre de préjugés négatifs de mauvaise foi venant des élèves… Quand il y a des critiques contre des enseignants, elles concernent des choses précises, généralement argumentées et fondées des faits.
    Espoir ?

  5. Alain Hubler Says:

    Si l’espoir vient des élèves ?
    Ah oui alors ! Sans eux, pffff.

    Ce que je ne comprends pas, c’est qu’un jour ils seront, pour certains, comme « ces gens ».

    Qu’est-ce qui fait que l’on change ?

  6. jide Says:

    Les medias suisses se mettent au diapason de la nullité de leurs confrères français.
    « Prise d’otage », le terme est utilisé pour chaque grève, en france, et en boucle par les médias à la botte de Sarkozy et de ce dont il est le nom.
    Je pensais les médias suisses plus pondérés, plus réfléchis.
    Une question: à qui profite ce glissement sémantique, cette propagande ?

  7. nst Says:

    Je pense que les syndicats d’enseignants pourraient faire taires les injustes critiques en énonçant clairement les deux éléments suivants:

    1) Oui, les enseignants sont effectivement privilégiés dans la mesure où ils profitent des vacance scolaires, contrairement aux autres salariés. Oui, ils sont privilégiés, quand ils peuvent avoir des demies journées ou des journées entières de congé ou à travailler à la maison. Oui, ils sont privilégiés de pouvoir chaque année partir en camp de ski, en course d’école ou en voyage d’études. Oui, c’est super de travailler avec des jeunes, quand on aime ça.

    2) La formation d’enseignant est longue et difficile. Enseigner au gymnase demande un master universtaire plus une formation pédagogique. Le métier a ses contraintes : parents d’élèves, administration, classes et/ou élèves difficiles, représentation et remise en cause permanente… et baisses du pouvoir d’achat par rapport aux conditions qui prévalaient lors de l’engagement.

    Bref, en résumé, le métier d’enseignant est un très beau métier, ouvert à tous, avec ses avantages, assumés. Les fâcheux de tous poil qui ne trouvent pas normal de travailler 48 semaines par an pour 5000.- bruts quand d’autres bénéficient de meilleures conditions sont libres de changer de voie, puisque c’est si facile !

    Je ne comprends pas non plus comment on peut déplorer que certains enseignants soient peu compétents, et tout à la fois affirmer qu’ils sont trop payés; une meilleure rémunération ne peut être que susceptible d’attirer des gens qui hésitent avec une carrière dans le privé.

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