Immigration, mouton noir et fureur suisse

Une du C’est Charles, puis Sugus, qui m’ont fait découvrir cet article qui a fait la une du New York Times le 8 octobre dernier. Comme il risque bien de disparaître ou de devenir payant et qu’il est en anglais, je me suis fendu d’une petite traduction pour vous toutes et tous.

Attention, je ne suis pas un traducteur professionnel, je me suis efforcé de coller au plus près de la version anglaise, mais l’erreur est humaine. Si vous détectez une grosse bourde ou une petite, merci de laisser un commentaire.

Voici donc l’image de la «Qualité suisse» vue d’Outre-Atlantique.

Immigration, Black Sheep and Swiss Rage
By Elaine Sciolino
Published: October 8, 2007
Traduction : Alain Hubler


Schwerzenbach, Suisse, 4 octobre
– Les affiches scotchées sur les murs à l’occasion d’un rassemblement électoral expriment la crudité de la campagne électorale suisse : trois moutons blancs sur un drapeau suisse dont l’un chasse à coups de pattes un seul mouton noir.

L’affiche dit : «Pour plus de sécurité»

L’affiche ne vient pas d’un parti marginal, mais du plus puissant parti du parlement suisse et membre de la coalition gouvernementale, un parti d’extrême-droite appelé «Swiss People’s Party ou SVP» [NDT : UDC]. Cette affiche a été distribuée en masse dans les boîtes aux lettres des foyers, reproduite dans les journaux et placardée sur les panneaux d’affichage du pays.

Alors que les citoyens se préparent aux élections générales du 21 octobre, l’affiche – et le message sous-jacent du parti – ont polarisé un pays qui s’enorgueillit d’un consensus politique pacifique, de neutralité en matière de politique étrangère et de tolérance dans les relations humaines.

Tout à coup, la campagne s’est transformée en débat national sur la place des immigrés dans une des plus vieilles démocratie du monde et sur ce que signifie «être Suisse».

«L’affiche est dégoûtante et inacceptable» a dit dans une interview Micheline Calmy-Rey, actuelle présidente de la Confédération par le jeu des rotations annuelles. «Elle stigmatise les autres et joue sur le sentiment de peur d’une manière dangereuse. Cette campagne ne correspond pas à l’ouverture multiculturelle de la Suisse sur le monde. Et je demande à tous les Suisses qui n’adhèrent pas à ce message d’avoir le courage de le dire.»

Le ministre de l’intérieur Pascal Couchepin, membre du «Liberal Democratic Party» [NDT : Parti radical], a même suggéré que le culte de l’UDC pour Christoph Blocher, le milliardaire leader du parti et ministre de la justice, avait des ressemblances avec celui des fascistes italiens pour Mussolini.

Le message du parti rencontre beaucoup d’écho parmi les citoyens qui ont vu ce pays de 7,5 millions d’habitants devenir une terre d’asile pour des étrangers, y compris des réfugiés politiques en provenance du Kosovo ou du Rwanda. Les scrutins indiquent que le parti de droite est en mesure d’obtenir plus de sièges que n’importe quel autre parti au Parlement comme il le fit aux élections de 2003 lorsque son discours populiste lui valut presque 27 pour cent des voix.

«Nos ennemis politiques pensent que l’affiche est raciste, mais elle donne juste un simple message» affirme Bruno Walliser, un ramoneur candidat sur la liste du parti, lors du rassemblement, tenu dans une ferme à Schwerzenbach dans les environs de Zurich. «Le mouton noir n’est pas n’importe quel mouton noir qui ne convient pas à la famille. C’est le criminel étranger qui n’est pas d’ici, celui qui n’obéit pas à la loi suisse. Nous ne le voulons pas.»

Plus de 20 pour cent des habitants suisses sont des ressortissants étrangers, et l’UDC avance qu’un nombre disproportionné d’entre eux a un comportement criminel. Beaucoup de revendeurs de drogue sont étrangers et, selon des statistiques fédérales, environ 70 pour cent de la population carcérale est étrangère.

Dans le cadre de sa plateforme électorale, l’UDC a lancé la récolte des 100’000 signatures nécessaires pour mener au vote populaire une initiative demandant le renvoi des criminels étrangers une fois leur peine de prison effectuée. L’initiative réclame également le renvoi de la famille entière si le criminel condamné est un mineur.

Les avocats des droits de l’homme avertissent que l’initiative est une réminiscence de la pratique nazie «Sippenhaft», ou «kin liability», selon laquelle les parents des criminels ont été jugés responsables et punis pour leurs crimes.

La campagne politique a cependant un but beaucoup plus large que le simple combat de la criminalité. Son message subliminal est que l’afflux d’étrangers pollue d’une façon ou d’une autre la société suisse, abuse du système d’assistance sociale et menace l’identité même du pays.

A la différence de la situation française où le leader d’extrême droite du Front national Jean-Marie Le Pen a fait la campagne des présidentielles de ce printemps aux côtés de sympathisants d’origines noires et arabes, l’UDC a adopté une position «nous contre eux» beaucoup plus brutale.

Dans un film de campagne en trois parties intitulé «Le ciel ou l’enfer», le message du parti est clair.
Dans la première partie, des jeunes hommes s’injectent de l’héroïne, volent des sacs à main à des femmes, donnent des coups de pied et battent des écoliers, utilisent des couteaux et enlèvent une jeune femme. La deuxième partie montre des musulmans vivant en Suisse : femmes voilées, hommes assis ne travaillant pas.

La troisième partie montre la Suisse «du ciel» : hommes en complet courant au travail, logos des multinationales suisses, moissons à la ferme, expériences dans les laboratoires, scènes de lacs, montagnes, églises et chèvres. «Le choix est clair : ma maison, notre sécurité.» déclare le film.

Le film a été retiré du site Web du parti après que les jeunes qui y ont joué aient porté plainte, arguant du fait qu’ils n’étaient pas au courant de son but. Mais, entre bière et saucisses, lors du rassemblement politique de Schwerzenbach, M. Walliser l’a projeté à l’assistance en déclarant «Je prends la liberté de le montrer quand même.»

Pour Nelly Schneider, une secrétaire de 49 ans, l’approche du parti est «un petit peu grossière», mais néanmoins attrayante. «Ces étrangers abusent du système» a-t-elle déclaré après la présentation de M. Walliser. «Ils ne parlent pas l’allemand. Ils s’adonnent à la prostitution et à la drogue, conduisent des voitures extravagantes, travaillent au noir. Ils ne veulent pas travailler.»

Alors que le reste de l’Europe s’est orientée vers l’unité, la Suisse a férocement maintenu son indépendance, restant à l’écart de l’Union européenne des 27 et conservant son statut de paradis fiscal pour les riches. La Suisse a peut-être la plus longue et la plus ardue des procédures de naturalisation de toute l’Europe : les candidats doivent attendre 12 ans avant de pouvoir être pris en considération.

Il y a trois ans, l’UDC a bloqué le processus de la naturalisation facilitée en faisant usage d’une image sur laquelle des mains foncées saisissent des passeports suisses. Et, bien que le spectre du terrorisme n’ait pas été utilisé dans ce cadre, on a pu voir en Suisse méridionale [NDT : en Valais] quelques affiches représentant une fausse carte d’identité au nom d’Oussama Ben Laden.

Les étrangers, qui représentent un quart de la force de travail suisse, se plaignent du fait qu’il est plus difficile d’obtenir un emploi ou de louer un appartement sans un passeport suisse et qu’ils supportent quotidiennement un harcèlement que les citoyens suisses ne connaissent pas.

Philippe James est un haïtien de 28 ans qui habite en Suisse depuis 14 ans et travaille pour Streetchurch, une organisation de la communauté protestante, comme instructeur de danse hip-hop. Il explique qu’il est régulièrement arrêté par la police pour présenter ses papiers et subir des fouilles corporelles. Il parle allemand, français, créole et anglais, mais il doit encore obtenir un passeport suisse.

«La police me traite comme si je n’étais d’une façon ou d’une autre pas humain,» explique-t-il au siège de Streetchurch situé dans un quartier ouvrier de Zurich. «Puis, j’ouvre ma bouche et je parle un bon suisse allemand et ils sont à chaque fois choqués.»

«Nous venons ici. Nous voulons apprendre. Nous nettoyons leurs rues et nous effectuons tout le travail qu’ils ne veulent pas faire. S’ils nous renvoient d’un coup de pied dehors, vont-ils faire tout ce travail eux-mêmes ? Nous avons besoin d’eux, mais ils ont aussi besoin de nous.»

Les dirigeants de l’UDC insistent sur le fait que leur campagne n’est pas raciste, juste anticriminels. «Toutes les statistiques montrent que la participation des étrangers dans la criminalité est très élevée», a déclaré Ulrich Schlüer, un conseiller national UDC qui a également lancé une initiative visant à interdire les minarets en Suisse. «Nous ne pouvons pas accepter cela. Nous sommes le seul parti qui traite de ce problème.»

Mais la campagne de l’UDC a commencé à faire des vagues, bousculant l’image de la Suisse en tant qu’endroit de prospérité, de tranquillité et de stabilité – particulièrement pour les affaires. Jeudi, à Bâle, une coalition réunissant des représentants du milieu des affaires, des chefs de syndicat et d’église ont critiqué l’UDC pour ce qu’ils ont appelé son extrémisme. Ils ont dénoncé «Ceux qui discriminent les étrangers nuisent à l’économie et menacent le travail en Suisse.»

«Dans le passé, les gens étaient peu disposés à attaquer le parti à cause de la crainte que cela pourrait seulement le renforcer» déclare Daniele Jenni, avocat, fondateur du Comité du Mouton Noir et candidat au Conseil national. «Maintenant les gens commencent à se sentir libérés. Ils n’acceptent plus automatiquement rôle du lapin ne faisant rien en attendant que le serpent les morde.»

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15 Réponses to “Immigration, mouton noir et fureur suisse”

  1. www.romanding.ch Says:

    Immigration, mouton noir et fureur suisse

    Une traduction de l’article du New York Times intitulé "Immigration, Black Sheep and Swiss Rage" publié le 8 octobre dernier. Ou l’image de la «Qualité suisse» vue d’Outre-Atlantique.

  2. Comment dit-on mouton noir en allemand? | Cmicblog Says:

    […] l’UDC et de la situation tendue en Suisse, et même la une du New York Times(via zebra blog) [article traduit en français par Alain Hubler]. Mais en allemand, comment dit-on mouton […]

  3. Michelle Says:

    Excellente traduction, merci Alain.

  4. Alain Hubler Says:

    Il n’y a pas de quoi. C’est un plaisir, même si je me serais bien passé de traduire ça …
    Ceci dit, n’hésitez pas à me signaler les erreurs, si vous avez encore accès à la VO.

  5. Sugus Says:

    Merci pour la traduction je la mets en lien sur mon blog !

  6. Alain Hubler Says:

    Merci à toi, Sugus.

  7. Joël Says:

    Merci pour cette traduction.

    Il semble bien que le mot « Sippenhaft » n’est jamais traduit en français. Cela rappelle le loup et l’agneau, « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère ».

  8. gael Says:

    Bravo pour cette traduction! Il est désolant de voir l’image donnée à la Suisse outre Atlantique. L’article tend à indiquer que la majorité du peuple pense comme l’UDC, alors que ce n’est pas le cas. Espérons que la population américaine saura faire la différence entre les partisans UDC et les autres sans tomber dans un amalgame (qui est d’habitude l’apanage de la droite).

  9. M’zelle Emma » Le matin ou la finesse journalistique….(2 le retour) Says:

    […] Blogosphère Suisse, sur le même évènementt : Sugus    LM     Alain H […]

  10. Curieux Says:

    « … un ramoneur candidat sur la liste du parti UDC. » !!!!!!!!
    Attention camarade quand tu as finis ton travaille, tu vas tester le goût du mouton noir et te retrouver du côté du Darfour…

  11. karim Says:

    je suis marocain et j’ai cherche decacte séjour pour vous pays merci

  12. M’zelle Emma » L’image de la Suisse dans le monde… Says:

    […] Le Times : voici l’article directement traduit par Alain Huber 😉  (en gros pour ceux qui n’ont pas encore lu l’article, mon interprétation c’est que l’UDC passe pratiquement pour un parti qui équivaudrait à celui d’Hitler dans les années 1935… quand c’était déjà très moche mais que l’Europe continuait de fermer les yeux… ) […]

  13. sarah Says:

    s.l.t je vous passe le bonjour esque vous etes bien sarah

  14. Maitre Avocat Says:

    Ton site est vraiment bien fait et professionnel ! Je l’adore ! Continue ton beau travail !

    http://avocat-a-montreal.blogspot.com

  15. Carole Says:

    Merci pour ce site et la traduction de l’article du Times.

    Nous avons aussi essayé, avec notre association « Moutons de garde » de réagir à ces débordements en créant une action citoyenne qui a débouchée sur une récolte de 32’000 signatures électroniques.

    Si ça intéresse quelqu’un, n’hésitez pas à venir nous rendre visite sur http://www.moutonsdegarde.ch et à signer notre appel.

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